2016- Interview pour Les Jeudis Arty- Ida Simon

Natalia, pourrais-tu nous dire quelques mots de ta formation et du début de ta carrière d’artiste ?

J’ai été diplômée de l’École Nationale des Beaux-Arts de Paris en 2007. Avant ma première exposition personnelle en 2013, je n’ai quasiment rien montré au public si ce n’est des performances. Au cours de cette période de travail « souterrain » en résidences (Bamako, Saint-Ouen, La Géroulde, Valenciennes, Catésis) je pouvais me concentrer uniquement sur ma production. En parallèle, je faisais beaucoup de danse contemporaine .

Quels apprentissages tires-tu de tes résidences ? Comment cela a-t-il influencé ta pratique actuelle ?
La résidence la plus marquante fut Coup de pouce, à la H du Siège (Valenciennes), c’est celle qui a déclenché le plus de choses. Pour la première fois, je n’avais pas de mission de médiation à effectuer, j’étais complètement libre de mon temps. L’H du Siège est un lieu important, engagé dans la promotion d’un art dans lequel je me retrouve. Ayant l’habitude de considérer comme mon atelier une chambre de 12 m2 partagée avec un autre artiste, c’était aussi exceptionnel de disposer d’un espace de travail aussi spacieux. Évidemment, quand on dispose de temps, de moyens et de place, le travail explose. De très nombreuses portes se sont ouvertes, des pistes que je continue d’explorer aujourd’hui. C’est à la fin de cette résidence de trois mois que c’est mise en place ma pratique du pliage, annonçant la suite de mon travail.

“J’ai choisi ce format de papier car outre qu’il soit absorbant et très résistant – nécessaire quand on voit ce que je lui fait subir – il a pour particularité d’engendrer des carrés quel soit le nombre de fois qu’on le multiplie ou le divise.”

Natalia Jaime-Cortez, Sans-titres, dessin sur papier, 35×35 cm, 2015  

Natalia Jaime-Cortez, De la série des Qinze partitions, Fermé 35×35 cm, 2015

Comment en es-tu venue à être représentée par la Galerie Vincenz Sala ?
J’ai découvert la galerie Vincenz Sala en 2012 lors de la Slick Art Fair. Comme je me sentais proche des artistes exposés, des femmes qui pratiquent majoritairement le dessin et la performance, j’ai pris contact avec le galeriste. Cela s’est ensuite enchaîné assez vite, ma première exposition personnelle s’est tenue l’année suivante. Il n’y a pas beaucoup de galeries qui mettent en avant la performance et proposent une telle liberté. J’ai toujours trouvé leurs accrochages audacieux et la position des autres artistes représentés – conceptuelle et humoristique à la fois – me plaît. Durant juillet et août 2015, la galerie m’a confié sa « vitrine d’été », où j’ai pu organiser Still Moving, un festival de performances qui a rassemblé beaucoup d’artistes.

La majorité des œuvres qui seront exposées lors de ta prochaine exposition Pans à la galerie Vincenz Sala seront des pliages. Il s’agit bien de la première fois qu’ils sont exposés ? Comment travailles-tu ce médium ?
Oui, c’est la première fois. Ma dernière exposition personnelle à la galerie était intitulée Pli mais ne présentait aucun pliages, elle annonçait la suite !
J’utilise toujours le même papier provenant d’Asie et destiné à la calligraphie. J’ai choisi ce formatde papier car outre qu’il soit absorbant et très résistant – nécessaire quand on voit ce que je lui fait subir – il a pour particularité d’engendrer des carrés quel soit le nombre de fois qu’on le multiplie ou le divise. Et c’est une forme qui me plaît beaucoup ! Pour mes grands carrés, je colle plusieurs feuilles avec de la colle neutre d’archives.
Je me suis rendu compte avec la pratique que la largeur de la feuille correspond à l’écartement de mes bras : c’est un format qui me correspond, je peux le manipuler et m’en saisir facilement.

Natalia Jaime-Cortez, Sans-titres, dessin sur papier, 35×35 cm, 2015

Natalia Jaime-Cortez, Pan 7, encre et pigment sur papier, 138×137 cm, 2015

Quelle signification donnes-tu à ces œuvres ?
Tout d’abord, le carré a beaucoup de sens pour moi. L’horizontal évoque le paysage alors que la verticale évoque le corps. L’ensemble forme une sorte de cadre, une carte à l’intérieur de laquelle je peux me projeter.
Ensuite, ce qui m’intéresse dans la pratique du pliage est le geste même de plier, que je considère comme une performance en soi. Le processus est aussi important que le résultat. Les grands papiers blancs que je maltraite, froisse et salit sont comme des reliques. Le pli a une épaisseur, il divise le papier en couches ou en strates géologiques où on pourrait chercher une mémoire.
Quand je plie et déplie mes papiers face au public, j’interroge ce qu’il nous est donné à voir et ce qui nous est caché. Le pli est quelque chose qui se dérobe en permanence. On peut faire un parallèle avec cette marque et le temps qui s’inscrit dans le corps par le geste, danse ou performance.
Même si ces séries de pliages sont régies par une règle, une sorte de un protocole assez libre, le rendu est toujours aléatoire. Pour donner un exemple, j’ai trempé un de ces papiers pliés en carré dans de l’encre bleue, seulement sur deux côtés, avant de le laisser sécher pendant trois semaines. Pour le pliage dont je t’ai parlé, la couleur est restée au niveau des plis.

Tous les papiers seront-ils montrés dépliés dans l’exposition ?
Non car c’est vraiment le geste qui importe. Un autre papier, de grande taille, a séché un an car j’attendais de disposer d’un espace assez spacieux pour l’ouvrir. Je me suis réellement posé la question de l’ouvrir ou pas. Les papiers pliés sont des objets qui ont une raison d’être et une apparence qui me plaisent autant que ceux qui sont dépliés.
Pour la série Quinze partitions, la feuille est pliée puis trempée dans l’encre de manière à ce qu’il y ait quinze possibilités différentes en fonction du nombre de cotés encrés. Fermées, ces œuvres, sont déjà intéressantes. Ce sont des monochromes gris, je voulais utiliser une couleur minérale proche de la pierre, du mur. Quand je pliais ces papiers, j’avais sur les mains des pigments de la même couleur que l’encre utilisée afin d’imprimer mon geste sur le support.
J’aime le contraste entre le temps fulgurant du trempage et la longue attente aveugle du séchage. Il fait si humide dans mon atelier que je dois les exposer au soleil ou les accrocher au dessus de mon radiateur ! La prise en compte des éléments et des processus naturels sont très importants pour moi ; j’aime beaucoup les traces bizarres dues à l’érosion.

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“Ce qui m’intéresse dans la pratique du pliage est le geste même de plier, que je considère comme une performance en soi. Le processus est aussi important que le résultat.”

La notion d’usure est-elle aussi présente dans tes performances ?
Elle n’intervient pas de la même manière. Mes performances abordent la fragilité du corps mais je ne cherche pas la destruction. Je conçois mes performances comme des circulations, il n’y a pas un stade final à atteindre. Ce sont des tentatives d’usure, mais je m’arrête presque toujours avant… Mais maintenant que tu m’en parles, j’ai un doute, je me demande si je suis allé jusqu’au bout, j’en ai fait tellement ! C’est peut-être quelque chose à explorer.

Quelle œuvre de cette exposition pour illustrer l’article ?
Je choisirais une image de la série des Pans car ils sont autonomes tout en faisant partie d’une suite. Après le pliage, il y a une étape de roulage et de trempage successifs qui introduit la notion d’usure. Le contraste entre la rigueur du pliage en carré – même si ce sont des faux carrés – et les actions spontanées de froisser et de jeter de la couleur est intéressant. Ces dernières techniques sont proches de la destruction, je parlais de saccage pendant la réalisation. Le papier devient une sorte de bouillie, passe par des états inimaginables avant de reprendre une forme de feuille avec le séchage.

Entre la série des Partitions, et des Pans tes dessins présentant des mots isolés, le langage et la conservation par l’écrit semble central dans ta pratique, peux-tu nous en dire plus ?
Effectivement, le langage est très important. La littérature et en particulier la poésie m’inspirent beaucoup. La musique également, c’est aussi une des raisons pour laquelle j’ai appelé Partitions une de mes séries de papiers pliés. Le mot peut s’entendre de deux manières, la division de la feuille bien sûr, mais aussi la partition de musique qui rappelle l’action de plier, la performance.
Contrairement à mes pliages, mes dessins sont « hors protocole », aucune règle ne détermine leur réalisation. Les mots utilisés ont souvent à voir avec la vision, l’espace et le temps. Ce que j’essaie de capter c’est le présent de l’action, une durée et une sorte de cartographie de ces situations.

 Quelle relation entretiens-tu avec ton public ?
Le public est bien sûr libre de son interprétation de mes œuvres. Que ce soit pendant les performances ou devant mes œuvres plastiques, le spectateur est mis face à des événements plastiques, des phénomènes qui je l’espère auront pour lui une certaine charge émotionnelle.
J’ai beaucoup pratiqué le butō, une danse japonaise accordant une place importante à l’improvisation. Cela demande d’aller chercher une énergie et des émotions profondes. Le même processus est à l’œuvre dans mes performances et mes œuvres plastiques. Je ne vois pas le papier comme une feuille blanche ; au contraire, le pliage et le dessin creusent la matière et font apparaître ce qu’elle contenait déjà. Il est important pour moi que l’artiste s’engage. Les messages passent peut-être mieux par la performance mais le pliage et le dessin proposent un rapport différent au monde. Ces pratiques se nourrissent l’une l’autre.

On retrouve dans la cartographie de tes dessins un moyen de retenir une mémoire. As-tu une attitude de conservation similaire face à tes propres œuvres ?
Je trie régulièrement ma production et jusqu’à très récemment je jetais ce qui ne me paraissait pas digne d’attention. Maintenant, je conserve ces dessins dans ce que j’appelle ma « poubelle » et qui forme un tas dans mon atelier. C’est de la matière première dans laquelle je puise pour expérimenter des choses, comme une réserve d’argile pour les sculpteurs
Je pense qu’il faut être prudent quand on emploie le terme de mémoire, très fréquemment utilisé en ce moment. C’est un mot lourd de sens et je ne sais pas encore exactement quelle est ma position dans ce domaine.
Une de mes vidéos tournée en Italie, certainement présentée dans l’exposition à la galerie Vincenz Sala, traite du temps qui passe. Elle est assez insignifiante au premier abord mais condense bien ma pratique. Mes pieds ont été filmés alors que j’effectuais une sorte de danse solitaire sur un sol en mosaïque datant certainement du Vème siècle avant J.-C.. C’est absurde de superposer ce type de mouvement naïf à un héritage artistique séculaire, cela ouvre une brèche et interroge. J’ai envie de proposer un regard aiguisé sur le monde. J’utilise des signifiants très simples pour un art qui se veux à la fois conceptuel, tragique et teinté d’humour. Une forme d’absurdité à la Beckett… quelque chose qui interroge fondamentalement la présence, notre présence dans un temps qui passe et repasse !

 

Natalia Jaime-Cortez, Chant, performance présentée le 10 janvier 2015 à la Galerie Vincenz Sala. Feuille noire (138×140 cm), encre de chine et pigment noir, feuille jaune, (138×140 cm), encre et pigment jaune, radio, Jaune, petit pliage (12×12 cm), encre sur papier plié, 20 minutes

Natalia Jaime-Cortez, L’inaugure, Galerie Vincenz Sala.

Les 3 choses que vous ne savez pas encore…

Peux-tu nous raconter un souvenir marquant d’une de tes performances ?
C’était l’année dernière, quelques jours après les attentats de janvier. L’objectif de ma performance prévue à la galerie était de donner à voir au public la couleur jaune grâce à une grande feuille monochrome. J’étais choquée par les événements et je n’imaginais pas ne pas actualiser ma performance pour qu’elle fasse sens avec le présent. J’ai ajouté à cette couleur éblouissante une feuille au même format noire. La radio était allumée comme pendant un certain nombre de mes performances car ce média nous situe dans le temps et l’espace et à ce moment précis, les voix radiophoniques soulignaient la frénésie des médias et notre tendance à être suspendus aux informations.
A la fin de la performance, je faisais rapidement des tours sur moi même puis retenais avec mes mains les deux grandes feuilles superposées contre un mur. Plus je tournais vite et plus les feuilles se décalaient. C’était une action très intense physiquement, violente en raison du contexte, et drôle aussi, absurde. Quand je me suis retournée, plusieurs personnes pleuraient. C’est assez rare d’accomplir une performance, de parvenir à établir une véritable communion, une sorte de rituel qui relie l’individu à son histoire et au temps présent.

Quel conseil donnerais-tu à un artiste en herbe ?
Je ne peux conseiller qu’une chose, c’est de travailler, de ne pas perdre son fil, d’y aller sans avoir peur du vide. Bien sûr, c’est dur, mais c’est comme ça qu’on avance. Il est aussi très important de comprendre comment on a besoin de travailler, quel matériel, quel rythme, quel espace,  conviennent le mieux, si on préfère travailler seul ou collectivement, dans un atelier ou en voyage… cela change en permanence, aussi il faut faire le point régulièrement et s’adapter à sa propre évolution.

Quels sont tes futurs projets ?
Cet été je serai pendant trois mois en résidence au Domaine de Kerguehennec en Bretagne (www.kerguehennec.fr). Peut-être une autre ensuite sur un bateau près de Sète… Affaire à suivre !